L’expérience du temps devient ici aussi banale et insupportable qu’attendre un rendez-vous toujours retardé à la CAF. Assis sur une chaise le regard se balade, oscille entre attention et vacuité, observation et récits fictifs pour palier à son pire ennemi dans ce contexte bien précis : l’ennui. De l’horloge qui semble toujours ralentir aux éléments kitchs de décoration, des nouveaux-arrivants qui ignorent ce qui les attend, aux impatients dont on perçoit l’insoutenable frustration d’être cloué sur une même chaise depuis déjà un long moment.

 

L'expérience ici se recompose au gré des objets, entre sculptures et ready-mades, qui créent des espaces/situations dans lesquels l’expérience du temps et, plus particulièrement de l’attente, devient le mode de perception des pièces et de l’environnement.
Non sans rappeler le monde administratif, ces pièces ou ces installations ont pour principale caractéristique de jouer sur le déjà vu (les chaises standardisées, sur une moquette premier prix, à côté d’une plante décorative en plastique) ou le déjà vécu (attendre indéfiniment à une place d’attente assignée et regarder une horloge qui fait entendre le tic-tac d’un écoulement de temps insupportablement invisible et imperceptible pour l’impatient) des lieux administratifs.

 

Le spectateur/visiteur est vivement sollicité à travers ces installations qui ont toutes à voir subtilement avec la durée et ses contraintes ; temps de la lecture qui déploie le temps réel d’un match de foot, temps d’une horloge arrêtée, temps projeté dans l’espace d’une salle d’attente, mais aussi un temps de travail manuel lorsqu’il s’agit de retourner des milliers d’enveloppes et de les replacer proprement dans des cartons fermés. La patience du spectateur ainsi que son rapport à l’attente sont mis à l’épreuve ; il n’est pas libre d’interagir ou d’observer simplement ces œuvres qui excitent souvent son sentiment de frustration et d’impuissance en tant que spectateur de l’art (lorsqu’il s’agit de « croire » simplement le fait que des milliers d’enveloppes ont bien été retournées mais qu’elles sont proprement empaquetées, lorsqu’il s’agit de voir des chaises mais de ne pouvoir s’y asseoir sans contraindre son corps à épouser la trace d’un corps moulé dans une position d’attente, ou encore d’entendre l’écoulement du temps sans que l’heure ne passe).

 

Sans aller jusqu’à reproduire un espace fictif administratif en jouant simplement sur le déplacement dans un contexte artistique, il s’agirait plutôt, à travers ces différentes pièces, de recréer un contexte de perception (l’attente administrative) à travers des objets évocateurs extraits de ce monde. En d’autres termes, ce qu’il y a d’administratif dans ces œuvres n’est pas tant l’objet et sa référence administrative que la façon dont nous interagissons avec lui dans ce nouveau contexte qu’est l’art. Le visiteur spectateur devient une sorte de passage, de connecteur des espaces/temps administratif et muséal. C’est finalement lui seul qui permet aux temps d’attente de devenir supplice en superposant le calque de ses propres expériences quotidiennes de ce monde administratif qui régit nécessairement sa réalité sociale.

Maki Cappe